dimanche 13 mai 2007

SAIG


De ses deux bras ancrés aux rebords du comptoir
Il se bat verre à verre contre le mal de terre
Le vin a dessiné des auréoles noires
Sombres routes marines sur le zinc planisphère
Sa carcasse échouée tangue au bout de la chaîne
Qui l’attache à ce quai où les vagues d’alcool
Se brisent une à une aux avirons de peine
Le marin d’infortune a déserté le rôle
Saïg est encore là
Il n’a pas pris la mer
On ne raconte pas comment le bateau sombre
Les fusées de détresse que personne n’a vues
Et ces amis d’un soir qui pour chasser les ombres
Avaient le rire trop fort de ceux qui ont trop bu
Les bouches ont raconté que les soirs de misère
Quand le vin était lourd dans sa tête agitée
De retour de bordée Saïg battait sa mère
Les bouches se sont tues quand elle a trop pleuré
Certains jours de tempête debout sur les brisants
Que ne connaissent pas les enfants de la terre
Il couvre de sa voix l’éclat de l’océan
Et lance vent debout ses vagues de colère
A grands coups de jurons pêchés de port en port
Il insulte la mer qui lui a tout volé :
Les enfants qu’il n’a pas, l’avenir qui est mort,
Cette femme attendue qui ne l’a pas aimé
Je l’ai croisé un soir, voguant tous feux éteints
Et j’ai vu ce grand corps encombré de lui-même
Comme un navire lassé du sort de ses marins
Sur la grève d’un bar échouer sa carène
De ses deux bras ancrés aux rebords du comptoir
Il se battait tout seul contre le mal de terre
Le vin avait laissé des auréoles noires
Sombres routes marines sur le zinc planisphère
Saïg est encore là
Il n’a pas pris la mer




6 commentaires:

patriarch a dit…

Il n'a pas pris ou plus pris ? Quand je logeais à De Panne, qu'est ce que j'ai pu voir comme marins-pêcheurs, qui faisaient de leurs 3 jours à terre, des jours de beuverie.

quintescent a dit…

Affronter les vagues sans avoir vu la mer.
Et finir noyé.

hellohlala a dit…

je ne me sens pas -honnêtement- de commenter ce texte, ce moment de... poésie / vie / regard / humanité, je ne peux rien dire. C'est beau, ça me touche. Le zinc hémisphère. Oui, très très bien. Merci.

hellohlala a dit…

ah, si encore moi, ça me fait penser qu'au théâtre ou spectacle, la soltion trouvée par....? (et quand ?) d'applaudir permet de ne pas dire de bêtise tout en manifestant son émotion-accord avec ce qui s'est joué.
C'est pratique. Mais ici ça marche pas :=)

Anonyme a dit…

J'ai connu Saïk quand il prenait encore la mer, il a tenu Anna bébé dans ses bras. Je te remercie de parler de lui avec autant de tendresse et de justesse.
Pascale

heure-bleue a dit…

Mais il a pris de la gîte...

«Etre complètement seul ne signifie rien d'autre qu'être complètement fou.»[ Thomas Bernhard ] - Extinction