vendredi 11 décembre 2009

étranges étrangers

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes des pays loin, cobayes des colonies
Doux petits musiciens, soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen,Apatrides d’Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle embauchés, débauchés ,manœuvres désoeuvrés
Polacks du Ma-rais du Temple des Rosiers
Étranges étrangers
Vous êtes de la ville, vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez.
Cordonniers de Cordoue ,soutiers de Barcelone
pêcheurs des Baléares ou du cap Finisterre
rescapés de Franco , déportés de France et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
la liberté des autres
Esclaves noirs de Fréjus tiraillés et parqués
au bord d’une petite mer où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus qui évoquez chaque soir
dans les locaux disciplinaires avec une vieille boîte à cigares
et quelques bouts de fil de fer / tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé la prise de la Bastille le quatorze juillet
Enfants du Sénégal dépatriés, expatriés, et naturalisés
Enfants indochinois, jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
de jolis dragons d’or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
qui dormez aujourd’hui de retour au pays
le visage dans la terre
et des bombes incendiaires labourant vos rizières
On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné vos petits couteaux dans le dos
PREVERT
«Etre complètement seul ne signifie rien d'autre qu'être complètement fou.»[ Thomas Bernhard ] - Extinction